Stéphanie Boulay – The downside of fame and beauty

“En devenant un peu une «personnalité publique », j’ai aussi commencé, malgré moi, à me comparer aux autres personnalités publiques. Dans les magazines, à la télé. Presque toujours : la « perfection ». La minceur, plus que moins. La retouche, le maquillage, la chirurgie esthétique et les injections, la forme physique, les beaux vêtements. La jeunesse éternelle.”

NOM: Stéphanie Boulay

ÂGE: 30

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Il y a quelques années, je m’en souviens encore très bien, je marchais dans les rues de Miami et j’ai aperçu une fille à la silhouette identique à la mienne. C’était la première fois que ça m’arrivait : j’ai un corps de grosseur moyenne, mais aux formes un peu étranges; des problèmes de circulation sanguine et de rétention d’eau donnent à mes jambes un aspect gonflé, légèrement informe, et violacé par endroits. J’ai toujours eu honte de mes jambes, de mon corps en général, que j’ai souvent souhaité cacher. Et ce, même si je n’ai jamais eu de problème à plaire ou à entrer dans un certain standard social.

Cette fille qui marchait là était superbe. Elle portait des vêtements courts et s’assumait complètement. Et elle était comme moi, pourtant.

Ça a changé ma vie.

En devenant un peu une « personnalité publique », j’ai commencé à me voir en photos, à la télé. En se faisant à ce point mettre son image en pleine face, on change. J’ai changé. Pas nécessairement pour le mieux. Ayant souffert de troubles alimentaires à l’adolescence, mon obsession pour mon poids a pris, au fil des années, plus ou moins d’importance selon la période, selon le stress ou les réussites et échecs, selon la qualité de mes relations amoureuses. Mon corps a fait du yoyo plus que jamais, depuis qu’il est davantage exposé au monde. Toujours, dans ma tête : la crainte des repas, la tentation des friandises, la privation ou la compulsion. J’arrive à dompter la bête par moments, en faisant du sport régulièrement, en essayant de m’occuper de moi. Je n’y arrive pas toujours.

En devenant un peu une «personnalité publique », j’ai aussi commencé, malgré moi, à me comparer aux autres personnalités publiques. Dans les magazines, à la télé. Presque toujours : la « perfection ». La minceur, plus que moins. La retouche, le maquillage, la chirurgie esthétique et les injections, la forme physique, les beaux vêtements. La jeunesse éternelle. J’y ai goûté, moi aussi, aux beaux clichés, aux vêtements de gala, au Photoshop (même parfois contre mon gré). Je me suis vue sous mes meilleurs angles. Pourtant, toujours en moi, cette impression de n’être pas « assez », en comparaison avec mes pair.e.s. Ce qui m’a amenée à me demander : et alors, comment se sentent monsieur et madame tout le monde par rapport à leur image, ceux et celles qui n’ont pas accès à des maquilleurs, à des coiffeurs, à des stylistes, des éclairages avantageux et des logiciels? Probablement comme je me sens moi : différent.e.s, au mieux, inadéquat.e.s, au pire.

Je ne peux rester insensible et inactive devant ça. Je ne peux pas, d’une part, en tant qu’humaine, me laisser aller à la culpabilité, à la honte et à l’insécurité. Je DOIS apprendre à m’aimer. Et je peux encore moins, d’autre part, en tant que personnalité publique, accepter de participer à cette culture de la perfection qui ne valorise que certains modèles (léchés, « parfaits »). Je ressens fort en moi le besoin d’essayer, du mieux de ma petite personne et de ma petite portée, de casser encore plus ce moule (qui est déjà abîmé, merci à plusieurs personnes qui le martèlent de leur fraîcheur et de leur unicité) et de montrer que la beauté peut être – est – synonyme de diversité, d’authenticité.

Que la beauté peut être – est – quelque chose qui ne sert pas nécessairement à susciter l’excitation, l’admiration, l’envie, mais aussi des remuements de l’âme plus profonds. Que la beauté peut chatouiller l’émotion, la sensibilité, qu’elle peut être un art qui s’apprivoise lentement. Surtout, qu’elle peut bien VIEILLIR.

Je suis loin de souhaiter la cassure des liens entre corps et sexualité, entre corps et désir, même cru. Je suis aussi loin d’être contre « la beauté esthétique » au sens large, même celle qui se veut plus plastique. Je pense qu’on a tous et toutes le droit d’être qui on veut être, sans être soumis.e.s aux jugements. Mais j’ajouterais que notre monde se doit d’essayer de mettre en lumière toutes sortes de beautés différentes, d’ouvrir les limites, de briser les murs de verre, surtout ceux qui se dressent entre ces gens que les médias exposent et les gens « normaux ». Parce que ce mur n’existe pas – ne devrait pas exister.

Si cette fille, cette inconnue, aperçue quelques secondes dans les rues de Miami, a pu changer ma perception de mon propre corps pour le mieux, alors je peux peut-être le faire moi aussi, ne serait-ce que pour une seule personne.

Voilà pourquoi j’ai décidé de participer à Womanhood Project. Pour égoïstement me trouver belle et m’embrasser entièrement, sans retouche et hors des diktats (et sans ressentir l’obligation de prendre des poses dont l’intention est d’attiser le désir des hommes). Mais aussi pour, naïvement, partager mon corps « moyen » et mon histoire avec ces quelques personnes qui, quelque part, en auraient peut-être besoin. Je vous dis donc : voici aussi à quoi peut ressembler une femme de trente ans en bonne santé, qui bouge régulièrement, qui mange relativement bien, sans trop se priver, qui a une belle carrière, des passions et des amis.

Maintenant, on peut passer à autre chose, c’est-à-dire essayer de cultiver notre âme, d’apprendre, de nous émanciper, de nous réaliser et nous améliorer.