Princesse Lamarche

“La première fois que j’ai dû me battre pour prendre ma place de femme, j’ai eu peur qu’on retienne contre mon genre ma violence, mon immense pouvoir d’affirmation. Parce qu’on dénie aux femmes le droit d’être fâchées. Cis on dit qu’on est spm, trans on dit qu’on est des hommes. J’ai vite appris que dans un monde hostile aux femmes, se battre pour exister était une nécessité féminine. “

NOM: Princesse Lamarche

ÂGE: 38 ans

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Ma plus grande lutte en tant que femme est de trouver ma place dans un monde patriarcal en autodestruction. C’est m’affirmer comme femme sans accepter la place des femmes. C’est collaborer avec des hommes qui gossent par des comportements dominateurs sans même le savoir, mais qui sont dans mon équipe pour faire un monde meilleur, inconditionnellement. C’est vouloir m’excuser aux gens que je fais sentir un peu mal quand j’évoque que le mode de vie que nous partageons et qu’ils défendent est une tuerie. Parce qu’être femme c’est vouloir s’excuser de n’importe quoi tout le temps.

Bref, c’est pas ce que vous attendiez. Même si d’être trans ça fait chier des fois. Quand on m’attrape les seins qu’est-ce que ça change que je sois cis ou trans? Quand on dévalorise les voix et les travaux des femmes.

Je suis une femme comme les autres parce qu’on est déjà multiples. Race, classe, capacité, corps, sexualité… Parce que « femme » est une des nombreuses fractures du monde. On peut se partager nos fractures, jouer ensemble. Je te montre la mienne si tu me montres la tienne. Et peut-être qu’on va en inventer quelque chose.

Mais même quand c’est difficile, je ne regrette pas d’être une femme. Chaque fois que je me souviens l’être, que je m’arrête pour le ressentir, je me sens tellement forte que j’en éprouve un vertige. Sauf quelques fois seule dans le noir, quand un sentiment d’imposture m’envahit.

J’ai peur des variations de mon poids comme beaucoup de femmes, et parce que la testostérone qui coule dans mes veines influe sur la répartition des graisses et masculinise ma silhouette.

On se battra longtemps contre le fait que la valeur d’une femme tienne à sa fourrabilité. C’est gravé fort en nous. Quand je me suis montrée femme, je suis devenue beaucoup moins désirable. Avoir confiance, être bien avec soi-même rend plus désirable. Peut-être, mais jamais autant que juste ne pas être une femme trans. Être indésirable, c’est être sexuellement harcelée, utilisée, ce n’est pas tant ne pas être baisée qu’être mal baisée, en cachette, sans écoute, en plan B, en fin de soirée. Sauf quand on fait des rencontres qui changent le récit…

Être trans m’enlève des doutes sur ma féminité. Si on m’avait forcée tous les jours d’être féminine, je me serais braquée au moins un peu, parce que je suis comme ça. Mais puisqu’on me dit tous les jours que je ne dois pas, c’est tellement simple et viscéral de vouloir porter la plus belle robe chaque fois que je me sens forte.

La première fois que j’ai dû me battre pour prendre ma place de femme, j’ai eu peur qu’on retienne contre mon genre ma violence, mon immense pouvoir d’affirmation. Parce qu’on dénie aux femmes le droit d’être fâchées. Cis on dit qu’on est spm, trans on dit qu’on est des hommes. J’ai vite appris que dans un monde hostile aux femmes, se battre pour exister était une nécessité féminine. Ma colère est féminine. Quand j’ai eu peur qu’on retienne mes cris contre ma féminité, j’ai vu que j’étais en train d’accepter qu’une femme ne doit pas être en colère. Et ça, ça m’a mise en colère. Il passait devant moi un homme peureux dans son char me criant des bêtises.

J’ai vu mes larmes, mon teint rougi, ma longue chevelure sombre avec des boucles parfaites qui flottaient dans le vent, mes bottes noires, ma robe verte qui côtoyait à merveille un gant jaune et satiné se pliant pour prendre la forme d’un fuck you bien mérité lancé vers l’infini. Ostie que ça matchait. Ostie que je me trouvais belle.


Princesse Lamarche est peintresse et poétesse. Sa peinture parle de corps et de nudité dans une approche communautaire et féministe. Sa poésie propage l’érotisme queer et la spiritualité athée. Elle travaille un essai-poésie qui parle de dépression.