Maxime D.-Pomerleau

“Pour moi il y a une différence entre être complexée par la taille de ses seins, son ventre ou ses lèvres parce que tu ne corresponds pas aux standards de beauté véhiculés et se construire en ayant pleinement conscience que la société t’invisibilise, te déshumanise et préférerait te voir morte plutôt que te voir. “

NOM: Maxime D.-Pomerleau

ÂGE: 34

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Quelle est ta relation avec ton corps?

Comme tout le monde je pense que j’entretiens une relation complexe avec mon corps. Socialement il est perçu comme un problème qu’on tente d’éliminer alors que moi je suis quand même pas pire chill avec! 

Mon corps, mais aussi mon fauteuil roulant, sont des outils de travail comme interprète en jeu théâtral et en danse contemporaine. Dans le quotidien le fauteuil est mon aide à la mobilité mais quand j’entre dans un processus créatif il est aussi un props. Mes plus gros défis en performance sont la vitesse et l’équilibre, qui sont d’habitude assurées par le fauteuil. Pour plusieurs créateurs, ce qui peut être perçu comme une contrainte (la mobilité « réduite ») est en fait hyper stimulant et offre autant de possibilité qu’avec une autre interprète, comme travailler l’extrême lenteur, par exemple.

J’aime beaucoup la position d’être au service des artistes, c’est un moyen que j’ai trouvé de toujours sortir de ma zone de confort. Je m’interroge constamment sur mon rapport au(x) corps, et dans mon travail j’explore trois axes soient le corps-être, le corps-mouvement et le corps-social – ce que tu représentes dans la société et qui te suit sur scène.

 

Quel a été / est ton plus gros ‘struggle’ en tant que fxmme?

Je me demande souvent si la discrimination que je vis ou les obstacles que je rencontre sont plus attribuables au fait que je sois une femme ou à ce que je sois en situation de handicap. J’ai longtemps été mal à l’aise avec mon corps, mais pas pour les raisons que les gens croient. Ce n’était pas parce que je ne l’aimais pas ou qu’il était parfois malade. C’est parce que je croyais que c’était à cause de lui si j’étais dévalorisée socialement, si je ne me trouvais pas désirable, si je me sentais comme un fardeau pour mes amis, si j’avais de l’attention non désirée. Je me sentais même coupable quand je me blessais parce que ça mobilisait beaucoup les gens autour de moi (j’ai les os fragiles, hello les blessures!). Je me sentais mal d’aimer mon corps car tout me poussait à le détester et je ne comprenais pas précisément pourquoi. Bref, le capacitisme a très bien fait sa job et j’ai longtemps cru que la seule utilité de mon corps était de transporter ma tête et mon cerveau, alors je misais surtout sur mon intellect, mes idées.

À 20 ans j’ai réalisé que ce n’était pas moi le problème, que c’était la société archaïque et oppressive dans laquelle je vivais qui était wrong. Mon corps est parfait comme il est. Le tien aussi. L’autre là-bas aussi. Pis lui aussi. Nos corps sont parfaits même s’ils fonctionnent différemment de « la norme », même s’ils ne ressemblent pas à « la norme », même s’ils challengent « la norme ». Ils peuvent être source de complexes, de frustrations, de douleurs, bien entendu. Mais ils ont de la valeur. Ils méritent le respect.

 

Quel impact a eu le regard des autres sur toi?

Je pense que, de manière générale, le regard des autres a eu un impact plutôt positif sur moi, ou alors neutre… Mes amis m’ont toujours regardé « normalement » (pour ce que ça veut dire…) J’ai été regardée avec amitié, avec amour, avec admiration, avec désir. C’est difficile pour moi de dire si les inconnus me regardent avec plus de compassion, de bienveillance ou s’ils m’infantilisent davantage, étant donné que j’ai toujours eu une seule perspective! Mes amis et les gens qui me côtoient y sont plus sensibles je crois. 

Mais je suis pas conne, je le vois bien le regard de curiosité, à la dérobée, sur mes cicatrices aux jambes, ou le fauteuil en général, mais ce n’est pas ce regard-là qui a réellement nuit à mon estime personnelle. C’est beaucoup plus le regard que la société pose sur les gens « comme moi » a.k.a. qui utilisent un fauteuil roulant pour se déplacer, qui a été nocif et nécessaire à déconstruire. 

 

Quelle est la décision la plus dure/importante que tu as dû prendre en rapport avec ton corps et ta perception de celui-ci?

Ça a clairement été de refuser le discours et la perception négative de moi-même que me renvoyait la société. Ça a été de volontairement dire Non, ce n’est pas moi le problème et de m’engager dans cette opposition. Mais je dois admettre que la résistance est une posture épuisante. Et je suis fatiguée. 

J’ai le sentiment que toutes les fxmmes se construisent en rapport à un regard masculin dominant socialement, qui peut vraiment nous fucker et nous faire développer des complexes. C’est inévitable. Au début de l’adolescence, on m’a retiré préventivement une masse sur le sein gauche, qui a altéré son galbe et sa grosseur. Ça m’a toujours énormément complexé. Jeune adulte je me suis fait un piercing en me disant qu’un bijou le valoriserait et que ça enlèverait peut-être mon complexe. Ça n’a pas marché!

Mais pour moi il y a une différence entre être complexée par la taille de ses seins, son ventre ou ses lèvres parce que tu ne corresponds pas aux standards de beauté véhiculés et se construire en ayant pleinement conscience que la société t’invisibilise, te déshumanise et préférerait te voir morte plutôt que te voir. Quand ton corps représente le pire de ce qui peut arriver à une personne suite à un accident ou une maladie, que même la mort est préférable, et que ce modèle est accepté partout comme étant normal, tu te construis en étant contaminée par cette idée. Ces discours nocifs persistants font lentement du chemin dans ta tête et tu te construis en trouvant même légitime de ne pas pouvoir aller partout dans ta ville, ne pas pouvoir habiter où tu veux, ne pas avoir les mêmes opportunités de travail, de ne pas dater ou fonder de famille. Tu te construis avec une image de toi-même qui devrait susciter le dégoût au lieu du désir. C’est un discours capacitiste que nous avons tous.tes internalisé.

J’ai eu des commentaires sur le fait que j’étais belle et intelligente mais que je ne trouverais jamais de partenaire amoureux ou sexuel parce que j’étais en fauteuil roulant. (Surprise fuckers!) C’est un discours profondément ancré dans notre société, dans la culture, les médias.  Encore aujourd’hui je reste convaincue que beaucoup d’hommes ne voudraient pas entretenir une relation intime ou auraient honte d’être vus avec moi. Je ne suis pas encore arrivée au bout de ce travail de déconstruction, mais ça s’en vient 😉 

 

Pourquoi, selon toi, la société accorde t-elle une valeur aussi importante aux standards de beauté moderne et plus spécifiquement au corps de la fxmme?

Parce qu’on a encore du mal à considérer les fxmmes comme des sujets et non des objets. Tant qu’on sera dans ces dynamiques de pouvoir, il y aura toujours de nouveaux standards qui émergeront pour mouler l’objet-femme comme on veut et crusher ce qui dépasse. Et aussi parce que les positions de privilèges sont confortables pour une majorité de gens, que cette majorité convienne ou non aux standards de beauté modernes.

 

Quelles fxmmes t’inspirent le plus et pourquoi?

Je suis entourée de fxmmes badass talentueuses et affirmées, qui vivent sans compromis envers elles-mêmes et prennent des risques dans leur vie professionnelle, publique, personnelle, artistique et amoureuse. Je les admire pour leur audace, leur assurance, leur vulnérabilité. Certaines le savent mais je pense que plusieurs ne s’en doutent pas. Je leur dirai peut-être, un jour…

 

Quelle est la chose la plus cruciale pour une relation saine avec soi-même (corps et esprit)

Envoyer chier la société. (pour vrai.)

 

Quand est-ce que tu te sens la plus belle?

Lors de journées comme aujourd’hui.

 

Pourquoi as-tu voulu participer à ce projet?

Parce que je suis The Womanhood Project depuis les débuts, et que j’accepte toujours les invitations à collaborer avec des artistes dont j’aime le travail. Je suis juste opportuniste en fait! 

L’invitation me plaisait aussi parce qu’elle ne me mettait pas dans une foutue case « différence » ou « handicap » comme les médias font pratiquement à tout coup. Je n’étais pas là parce que je « représentais » un groupe, j’étais invitée pour moi. J’allais juste être là, toute nue parmi un tas de fxmmes toutes nues.

Les représentations médiatiques des personnes handicapées sont tellement stéréotypées et elles sont encore pires quand on parle du rapport à la beauté et à l’intimité. L’obsession des médias de parler de la sexualité des personnes handicapées (généralement pour un reportage boboche à la St-Valentin) est vraiment problématique; aucun autre groupe marginalisé ne subit un tel traitement de sa vie privée. Non seulement ils sont prévisibles et convenus mais ils nous nuisent. Je suis écoeurée que ma sexualité soit dépeinte publiquement comme misérable. Comme une cause. Fuck off. On excite, on séduit, on aime, on baise, on jouit. Revenez-en. 

 

Comment a été l’expérience? 

Trop brève!