Marie-Hélène Racine

“À vingt-trois ans, j’ai échappé mon corps en bas du troisième étage de mon appartement. Je n’ai pas fait exprès, mais je n’ai pas fait attention non plus. J’étais en dépression. J’observais ma peur de vivre qui prenait tranquillement le dessus sur ma peur de mourir de façon très très passive. Plus rien ne me faisait rien. Je sortais d’une violente rupture. Du genre à te coûter cher en frais de psychothérapie. En trouvant une vieille échelle dans mon locker, j’ai eu l’idée géniale de grimper sur mon toit. Les risques n’existaient plus. En fait, je pense que je m’en foutais ben raide.”

NOM: Marie-Hélène Racine

ÂGE: 25

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Mon degré de tolérance à la douleur est assez élevé. J’habite un corps qui supporte bien la pression, les déchirures, les coups, les contrecoups; traumatismes, gerçures, entailles, brèches et fractures auréolent depuis mon enfance ma chair. J’ai grandi dans la violence, au cœur des ronces. J’ai appris comment oublier mon corps. À me dissocier de lui pour ne plus le ressentir. Lors des plus assourdissantes tempêtes familiales, je focalisais sur un décompte qui ne durait jamais plus longtemps que mille secondes. Ç’a été le maximum. Après la douleur passait, pour la plupart du temps. C’était une sorte d’hypnose. Un jeu. Déplacer le mal dans la poitrine, la rendre diffuse, en faire un point minuscule. L’éliminer. Je savais comment. Respirer, garder les épaules droites, crier de l’intérieur pour ne pas faire de bruits, en retournant ma mâchoire vers le ciel. J’avais l’habitude. Les ecchymoses savaient comment fleurir sur ma peau.

À vingt-trois ans, j’ai échappé mon corps en bas du troisième étage de mon appartement. Je n’ai pas fait exprès, mais je n’ai pas fait attention non plus. J’étais en dépression. J’observais ma peur de vivre qui prenait tranquillement le dessus sur ma peur de mourir de façon très très passive. Plus rien ne me faisait rien. Je sortais d’une violente rupture. Du genre à te coûter cher en frais de psychothérapie. En trouvant une vieille échelle dans mon locker, j’ai eu l’idée géniale de grimper sur mon toit. Les risques n’existaient plus. En fait, je pense que je m’en foutais ben raide. J’ai dit aux infirmières que je voulais voir les étoiles?, ce qui était la vérité. Je m’en rappelle. Mais le dernier barreau s’est cassé, je n’ai pas eu le temps de me retenir après quoi que ce soit. Quasiment saoule, en train de dissocier, j’ai mal évalué mon affaire, puis je tombe shit shit shit. Le son d’un téléviseur qu’on éteint. L’absence de la douleur. Une ligne très fine de lumière qui termine en étoile. Avoir le temps de penser ben coudonc ça fini de même, complètement high par je ne sais quelles hormones qui se relâchent d’un coup bing. Ça l’air que c’est bien fait, le corps humain. L’ambulance, le changement de civière, les longs couloirs de l’hôpital du Sacré-Cœur, la sonde vésicale et les injections dans le ventre deux fois par jour pendant des mois. C’était long : des milliers d’heures à regarder quatre murs en attendant de guérir dans un trois et demie. Amnésie totale. L’anxiété, l’alcool et la colère en sont les principaux déclencheurs. Quand j’y pense trop longtemps, j’ai honte.

Mon rock bottom, moi, je l’ai fracassé.

Tout au long de ma convalescence, je n’ai pas eu le choix d’être consciente du corps que j’habitais si je voulais qu’il guérisse comme du monde. Il fallait que je fasse attention à mes déplacements et que je réapprenne à marcher. Mon cou était fragile. Ne pas en prendre soin pouvait me donner des complications pour le futur. Je réalisais alors que j’avais hâte d’être en forme, que je ne pensais plus pantoute à disparaître et que je voulais crissement sortir de chez nous. C’était la première fois que je me considérais chanceuse d’être encore en vie. J’avais tellement hâte aux plus petites choses. Comme aller lire au parc. Écouter un film au cinéma. Faire l’amour. Avant mon accident, je cherchais seulement à me torcher la face. À me séparer de la douleur que je ressentais et qui s’accumulait jour après jour depuis autant de mois, d’années, dans tous les recoins de ma mémoire. Forcée à demeurer immobile, je rêvais d’aller faire mes commissions, seule. J’ai eu envie de croire à une sorte de miracle. C’est cave de même. J’avais le droit de recommencer à ma manière, comme ça me tentait.

Le décompte pouvait être différent.