Marie-Dominique – Escaping reality and struggling with an eating disorder

”Mon trouble alimentaire étant constamment à l’horizon, mon corps aurait pu rester une prison.  Je me pose continuellement la question si je dois manger ou non, pourquoi, quand, quoi.  Je m’oblige à manger, souvent, parce que je connait trop bien mes mécanismes pour savoir que la moindre échappée me retournera à un état de mal-être inconcevable.”

NOM: Marie-Dominique

ÂGE: 28 ans

___

Je ne me suis jamais sentie vraiment “femme”.  Je me considère comme un échelon en-dessous: je suis du genre féminin, mais je n’arrive jamais vraiment à raccorder mon genre à mon expression de ce que je suis en tant qu’être humain.  Pendant plusieurs années, mon enfance, mon adolescence, une partie de ma vie adulte (au moins jusqu’à mes 25 ans), j’ai cru que j’étais juste incapable d’être une vraie femme.  Que ça ne me serait jamais donné.  Je vivais dans un corps que je n’était pas capable de remplir, de comprendre, dont je ne pouvais pas manifester la présence sans trahir mon manque total de conformité à mon genre.
J’ai transmis mon mal-être à toutes les sphères de ma vie.  Je ne me permettait plus d’être moi en publique, à tel point que j’ai aussi arrêté de vivre ma propre vie lors de mes moments en solitaire.  J’ai fini par porter un masque en permanence pour me conformer, être adéquate: être la gentille fille douce, bonne à l’école.  À me regarder tous les matins et me désoler de ne pas être la plus belle.  De ne pas être belle du tout.  D’être moche.
Tout a continué en sourdine sans que personne autour ne dise un mot.  J’imaginais rendre mes parents heureux en étant ce que je pensais qu’ils attendaient de moi, au contraire de m’exprimer enfin pour être heureuse par mes propres envies et désirs personnels.
À l’adolescence, mon masque a commencé à craquer quand le diagnostic de cancer de mon père est tombé.  Mon père que j’idéalisais, que j’idéalise encore tellement après sa mort.
Il me fallait des béquilles et mon trouble alimentaire a commencé à prendre forme.  Je l’ai bien contrôlé pendant des années, toujours à la limite, à la recherche de l’idéal mais craignant encore les regards des autres.
Mon père est mort, je suis partie en exil.  Quand je suis revenue un an plus tard, j’étais une coquille.
J’ai bien maltraité mon corps.  À 85 livres, je me rappelle encore de m’être levée chaque matin en me haïssant la chair, affamée de trouver chaque pli de peau qui pouvait être un pli de trop, un pli dans l’espace que je ne devait pas occuper.  Je voulais disparaître parce qu’à force d’être inadéquate et incapable de prouver aux autres que j’étais digne d’être une “femme” comme on se les imagine en lisant les magazines, mon corps me semblait de trop.  Il me semblait un trop de tout: d’espace, de néant, un gouffre rempli de vide qui n’aurait jamais dû être là.
Ça m’a pris énormément de temps pour m’en remettre un tant soit peu.  Encore aujourd’hui, j’ai plus de mauvais jours que de bons, j’ai des rechutes, je pleure en me regardant.  Mais j’ai appris à accepter que mon corps est là.  Et que je ne correspondrai jamais aux critères sélectifs de mon genre selon “la norme”.
À travers cette acceptation, je suis allée à l’opposé de la “féminité” qui m’échappait continuellement et j’ai commencé mon travail sur moi à travers le sport.  Plutôt que de fantasmer avoir le corps d’une Nicole Ricci, j’ai rebâti ma confiance en reprenant du muscle et en rêvant avoir assez de force pour me porter moi-même, autant physiquement que mentalement.
Est-il féminin d’espérer avoir des épaules fortes, des cuisses comme des troncs d’arbre, des abdominaux visibles?  Pas au sens généralement accepté.  J’ai vécu beaucoup de situations où, après avoir fait part de mon désir de pousser plus loin mes efforts dans le monde du crossfit, on m’a fait sentir honteuse, coupable… plusieurs amies m’ont lancé des “tu vas devenir laide, tu auras l’air d’un homme!”.  Je me suis sentie humiliée, sur le coup.
Je n’ai pas compris jusqu’à très récemment que ma conception de la féminité m’est plus tant axée sur un style vestimentaire ou une silhouette définie, que sur l’acceptation de mes forces et de mes faiblesses, sur l’accord entre mon corps et ce que j’en fais.  C’est un long travail qui ne se terminera sans doute jamais.  Mon trouble alimentaire étant constamment à l’horizon, mon corps aurait pu rester une prison.  Je me pose continuellement la question si je dois manger ou non, pourquoi, quand, quoi.  Je m’oblige à manger, souvent, parce que je connait trop bien mes mécanismes pour savoir que la moindre échappée me retournera à un état de mal-être inconcevable.  À cesser encore d’être une femme qui s’est construite autour de sa conception primaire de son propre genre, pour en devenir une pâle réplique insipide.  J’aime mieux vivre sans remplir les attentes qu’on a d’une belle jeune femme, que mourir lentement dans l’espoir d’atteindre un objectif trop lointain et vague.
J’ai changé mes idéaux au fil du temps et je regarde avec admiration des femmes qui ont su se démarquer du lot, mais aussi celles qui s’y conforment avec aisance.  Les unes et les autres vivent également leurs propres défis à travers les contraintes imposées par la société.  On pourra dire que ma conception de la féminité est de la vivre à son image: qu’on pousse un aspect ou un autre, ou au contraire qu’on décide de s’y opposer à fond, en gardant en tête que notre corps de femme est le notre et qu’il faudrait bien commencer à l’habiter consciemment avant de vouloir le changer au gré des désirs des autres.
Ma féminité a une pointe d’égocentrisme bien placé, je crois.
C’est ce qui m’amène à dire de plus en plus fort que j’ai besoin de mon sport pour être bien.  Pour me sentir vivante.  Pour sortir l’énergie négative qui me poursuit, un peu à chaque jour, jusqu’à ce que je me pousse assez fort pour me sentir accomplie, digne de quelque chose.
Pour me sentir belle, me sentir femme.
Ma féminité se vit à travers ma sueur, ma douleur, mes réussites et mes défaites.
Pour toutes ces filles qui pensent qu’une femme ne devrait pas avoir trop de muscles, trop de chair, pas assez de hanches ou de seins, j’ai voulu poser nue pour le projet pour prouver que ce n’est pas la fin du monde.  Il y a de la beauté en chacun et chacune d’entre nous; je suis la première à admirer ceux qui m’entourent sans voir ce qui m’illumine en-dedans. Peut-être que ce sera le réveil d’une ou deux personnes dans le même cas, qui regardera mon portrait et se dira que le corps d’une femme peut s’exprimer autrement, et peut survivre à plus d’épreuves que l’on ne le pense.  Le corps d’une femme est fort, peu importe le poids.  J’ai survécu à mes 85 livres sans rien d’autre pour me porter qu’un fragment de mon âme, je continuerai à le faire avec une enveloppe qui me soutient bien mieux que la pâle imitation du corps d’une autre.  J’espère, en tout cas, en inspirer d’autres à aller de l’avant vers la guérison et à l’acceptation de soi.
Parce que la féminité englobe: on vit à travers elle, au milieu de tant d’autres qui peuvent nous aider et nous soutenir.