Karah Stanworth-Belleville

En grandissant dans un environnement sportif de haut niveau, l’importance de la performance et des résultats exigés ont manipulé l’image que j’avais de mon corps. La relation que j’entretiens donc aujourd’hui avec celui-ci est… complexe. Pendant trop longtemps, j’ai tellement voulu plaire et être une athlète exemplaire, qu’il a été difficile pour moi (et l’est parfois encore) de dissocier ma valeur de mon apparence. J’ai longtemps eu l’impression que mon corps ne m’appartenait pas complètement. Qu’il était ouvert aux jugements, aux opinions et aux commentaires des autres, puis que c’était normal ainsi. L’importance que j’accordais aux regards d’autrui a nécessairement aussi eu un impact sur ma relation avec les hommes et la sexualité.

NOM: Karah Stanworth Belleville

ÂGE: 30

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« Tout le monde en file! Un.e à la suite de l’autre, enfilez ce sac de papier troué sur la tête et mettez-vous devant le miroir. On va se fixer des objectifs pour l’année… »

« T’es parfaite…mais, assure-toi de rester comme ça. »

« Es-tu certaine de vouloir ce deuxième pain?… »

« La pratique est terminée! Les gars vous pouvez partir. Les filles… sur les vélos! »

« Peut-être si tu retrouvais ta shape d’adolescence, tes temps suivraient? »

 

À écrire ces mots, mon cœur brise pour la jeune fille qui a inculqué ces messages pendant plus de 15 ans. Aujourd’hui, 7 ans après ma retraite de la natation de haut niveau, je me sens prête à partager mon histoire et me réapproprier mon corps, qui a trop souvent été objectifié aux aléas de la performance.

Dans un premier temps, il est important pour moi de nommer et reconnaître mon privilège. J’ai un corps qui correspond aux standards de beauté de notre société. Je n’ai jamais eu de difficulté à trouver des vêtements abordables ou de qualité, jamais été traité avec indifférence en allant chercher des soins ou été sous représenté dans les médias, par exemple. Je n’ai jamais vécu la discrimination et l’hostilité que vivent les personnes dont les corps divergent de ces standards dans notre société. Les violences que j’ai vécues provenaient davantage d’une culture sportive qui encourageait bien trop souvent les standards de conformité et de performance au-delà de la santé et la bienveillance.

Dans l’environnement du sport de haut niveau, très présentes sont les différentes pressions qui peuvent exacerber l’attention portée sur le corps et l’apparence. Dans mon cas et pour plusieurs de mes coéquipier.ère.s, la pression pour contrôler notre poids et nos comportements était accablante. J’en suis venu à me valoriser et à m’identifier en grande partie pour mon apparence physique. C’est devenu une obsession qui a fait des ravages sur ma relation avec mon corps, la nourriture, l’activité physique, voire même la sexualité.

Une de mes meilleures amies a été surnommée ‘’mange trop’’ pendant près de 5 ans parce qu’elle avait mangé une poutine après un entraînement. En revenant d’une compétition, je me suis fait réprimander devant mes coéquipier.ère.s par un entraîneur pour avoir acheté deux barres de chocolat. Croyez-moi, je pourrai continuer… je ne manque pas d’exemples. Ça m’a pris longtemps pour être capable de manger en public, de voir disparaître mes crises alimentaires, de ne pas me sentir observé et jugé pour tout ce que j’avais envie de manger. Je suis chanceuse, j’ai eu l’opportunité de faire mes études en nutrition. J’ai appris comment retrouver le plaisir de manger une variété d’aliments sans interdits et de réparer ma relation avec la nourriture. Certaines petites voix ne me quitteront jamais, mais je sais maintenant comment leur parler et les recadrer.

J’ai toujours adoré nager. Ma mère me dit que bébé, je devenais folle dans l’eau. J’ai une photo de moi qui mange une corde de couloir pour vous illustrer à quel point j’aimais ça! Malgré les multiples tentatives bienveillantes de mes parents à m’inscrire à d’autres disciplines sportives, afin d’éviter une surspécialisation hâtive, je ne voulais rien entendre. À ma retraite, pour plusieurs raisons, nager était devenu pour moi une corvée, une obligation et une source de souffrance marquée. Il a fallu que je prenne un pas de recul pendant un certain temps. Je suis ensuite repartie de zéro. J’ai découvert de nouvelles activités et d’autres sports avec l’aide de mes ami.e.s. Tranquillement j’ai retrouvé le plaisir de bouger, la beauté et le bonheur de m’épanouir et m’accomplir à travers le mouvement. Il m’arrive parfois, surtout en moment de stress ou quand j’ai l’impression de perdre le contrôle, de retrouver certaines mauvaises habitudes. Le plaisir est donc devenu pour moi un point de référence afin de maintenir une relation saine avec l’activité physique. Si je n’ai plus de plaisir, je dois me poser des questions et réévaluer.

En grandissant dans un environnement sportif de haut niveau, l’importance de la performance et des résultats exigés ont manipulé l’image que j’avais de mon corps. La relation que j’entretiens donc aujourd’hui avec celui-ci est… complexe. Pendant trop longtemps, j’ai tellement voulu plaire et être une athlète exemplaire, qu’il a été difficile pour moi (et l’est parfois encore) de dissocier ma valeur de mon apparence. J’ai longtemps eu l’impression que mon corps ne m’appartenait pas complètement. Qu’il était ouvert aux jugements, aux opinions et aux commentaires des autres, puis que c’était normal ainsi. L’importance que j’accordais aux regards d’autrui a nécessairement aussi eu un impact sur ma relation avec les hommes et la sexualité.

Aujourd’hui, je réalise avec des yeux d’adultes et un regard plus critique, que mon corps n’appartient à personne d’autre que moi et que les jugements, les critiques et les commentaires (qu’ils soient positifs ou négatifs) à son égard sont inacceptables.

Je réalise que je n’ai pas le plein contrôle sur mon poids et ma composition corporelle. Cette volonté de le contrôler à tout prix a engendré énormément de conséquences sur ma santé et mon bien être.

Je réalise que mon corps (et celui des autres!) vaut bien plus que l’image qu’il projette. En plus de mes attitudes, mes valeurs et mes qualités personnelles qui me définissent bien mieux, mon corps me permet de vivre, d’accomplir et d’exprimer plein de belles choses. Il mérite d’être célébré pour ses talents, ses capacités et ses habiletés uniques. Il mérite que j’en prenne soin.

On me demande régulièrement si je regrette d’avoir été une athlète de haut niveau. Sans hésitation, ma réponse est non. Malgré le portrait que je vous ai peint, le sport m’a apporté énormément de bienfaits. Grâce au sport j’ai appris la persévérance, la collaboration, l’éthique, la discipline, la gestion du temps, de l’échec et j’en passe. Les relations que j’ai développées sont pour la vie et les expériences que j’ai vécues sont irremplaçables. Je suis profondément convaincu de l’importance de la pratique d’activités physiques et sportives pour tous. Toutefois, je crois aussi que collectivement et individuellement, nous devons nous questionner par rapport à la culture sportive qui existe dans certains milieux afin de créer des environnements plus sains, sécuritaires et inclusifs pour les générations à venir.

Je suis fière d’avoir été une athlète. Mon parcours m’a notamment amené à travailler chez ÉquiLibre, un organisme qui vise à prévenir les problématiques liées à l’image corporelle dans la population. Je travaille notamment aujourd’hui à diminuer l’importance accordée au poids et à l’apparence, puis à créer des environnements qui favorisent l’inclusivité, le respect, la tolérance et le développement d’une image corporelle saine chez les jeunes en contexte de pratique d’activités physiques et sportives.

J’aimerais conclure en ajoutant une dernière réflexion. Le sport de haut niveau est une école de vie où l’exaltation de la victoire et la performance peut bâtir un.e jeune comme le.la détruire. Pour réussir, il faut atteindre un équilibre certain et non un certain équilibre, la différence peut hypothéquer une vie. Il faut être vigilant, être conscient qu’il y a plus que la victoire à tout prix, il s’agit d’un processus, d’un cheminement. En passant, de mon côté… j’ai récemment recommencé à nager!

 

Karah Stanworth-Belleville est cheffe de projets chez ÉquiLibre.

La campagne de sensibilisation La semaine Le poids? Sans commentaire!, porte  sur les commentaires et leurs conséquences en contexte de pratique d’activités physiques. Du 23 au 27 novembre 2020, ÉquiLibre invite la population à valoriser leur corps et celui des autres pour tout ce qu’ils peuvent accomplir, pour leurs talents et leurs efforts plutôt que pour leur apparence! Aimez et partagez les visuels ainsi que la capsule vidéo de La Semaine Le poids? Sans commentaire! sur vos réseaux sociaux en identifiant @ÉquiLibre.

Pour en savoir plus sur la campagne, rendez-vous au www.equilibre.ca/sanscommentaire