Chloé Viau

“Avec la vaginoplastie, je dois apprendre une nouvelle sexualité. L’orgasme au féminin est un tout autre monde de ce que j’avais connu, mais j’ai quand même des deuils à faire et ça prends du temps. Je me sens tellement en harmonie avec la féminité qui m’habite maintenant. Cependant, puisque je suis toujours sexuellement orientée vers les femmes, il est difficile d’oublier ce corps d’homme que j’ai longtemps porté et qui a laissé ses vestiges, me faisant ainsi questionner le regard que portent les femmes sur moi à mon âge. Suis-je désirable?.”

NOM: Chloé Viau

ÂGE: 70

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Quel a été / est ton plus gros ‘struggle’ en tant que femme?

Alors que ma sœur venait au monde, j’avais huit ans. Nous étions différentes l’une de l’autre. J’ai fait le constat que mon sexe de garçon ne me ressemblait pas et je voulais avoir une vulve, comme ma sœur. Je tentais désespérément de dissimuler mon sexe, dans la honte et la culpabilité, sans trop comprendre. Le malheur s’abattait sur moi, la tristesse m’envahissait sans que je puisse l’exprimer. Je voulais être une fille. Le comble a été alors que ma mère m’expliquait le cycle de la vie. Elle venait de me confirmer qu’à part le sexe assigné à la naissance, une fille devenait une femme au moment de ses règles. Voilà que le sort se jetait sur moi, sans encore comprendre que dans l’avenir, j’aurais une bataille à mener avec moi-même quand j’aurais mes premières copines et relations amoureuses. Je me suis mise à aimer toutes les femmes, quelles qu’elles soient, et à les envier pour ce que je n’étais pas. Dans l’amour et la passion amoureuse avec les femmes se dessinait un paradoxe, en voulant me maintenir dans ce rôle séducteur mais aussi d’imposteur. Ceci a duré toute ma vie, dans l’incompréhension et la souffrance. J’ai voulu que cette vie se transforme un jour au moment j’ai compris que je me battais socialement pour mon identité: celle d’une femme habitée dans un corps d’homme. L’acceptation et la résignation à faire connaître ma vraie identité m’ont amené à des changements majeurs dans ma vie. Une rupture amoureuse avec la femme que j’aimais a été un grand chambardement, suivi d’une affirmation dans mon expression de genre.

 

Quel événement marquant a eu le plus gros impact sur toi?

Le fait de vouloir me faire reconnaître en tant que Chloé, et en tant que femme, a mal été reçu dans mon entourage. Un moment majeur qui a mené à une perte de relation, mais aussi à des moments de joie pour m’avoir finalement aimé, avant tout et fièrement, comme Chloé, la femme. Ȇtre reconnue socialement et officiellement comme une femme avec la mention de sexe (féminin) par l’état civil a sans doute aussi été un tournant majeur. 

 

Qu’as-tu appris de ça?

Be yourself, no matter what they say (Sting).

Pendant des années à ne pas être qui j’étais vraiment, alors que je ressentais cette femme m’habiter, qui se forgeait dans le regard posé sur la femme, les femmes de tout genre, dans leur féminité tout comme avec leur côté masculin, m’a amené à me respecter et à me faire respecter. Une confiance en moi s’est installée: je suis unique, j’ai apprise à rayonner.

 

Quelle est ta relation avec ton corps et plus spécifiquement en rapport avec le principal sujet dont nous avons discuté en personne?

Pour avoir toujours été près de mon corps, c’est tellement mieux aujourd’hui. Cependant, des nuances sont à apprivoiser. Je n’ai plus 20 ans; il est difficile d’avoir une transition de genre à 65 ans. Mon corps se transforme, autant pour la texture de ma peau, mes cheveux, mon odeur corporelle, mon côté émotif, mais certainement pas autant que si j’avais fait cette transition à 20 ans. De voir mon corps vieilli par le temps subissant l’effet des bloqueurs de testostérone et de prise d’hormones féminines, de devoir constater l’apparition de signes de puberté que l’on retrouve chez la jeune fille, mais sur une peau plissée. Ah que je voudrais bien, parfois, ravoir 20 ans. Quand je parle d’apprivoiser, je parle d’apprendre à me mettre émotivement à l’écoute de cette petite fille que je n’ai jamais été et qui a fait partie de mon passage à l’authenticité. Ce sont aussi des deuils à faire. J’ai toute ma vie imaginé la femme idéale que j’aurais aimé être. Mais ce que j’imaginais est loin de représenter ce que la société nous véhicule de l’image de la femme. Celles que je désire le plus sont celles qui ont le plus de courbes, qui sont à l’aise avec leurs poils et leurs menstruations, qui sont bien dans leur corps.

Tout est à découvrir! Avec la vaginoplastie, je dois apprendre une nouvelle sexualité. L’orgasme au féminin est un tout autre monde de ce que j’avais connu, mais j’ai quand même des deuils à faire et ça prends du temps. Je me sens tellement en harmonie avec la féminité qui m’habite maintenant. Cependant, puisque je suis toujours sexuellement orientée vers les femmes, il est difficile d’oublier ce corps d’homme que j’ai longtemps porté et qui a laissé ses vestiges, me faisant ainsi questionner le regard que portent les femmes sur moi à mon âge. Suis-je désirable?

 

Quel impact a eu le regard des autres sur toi?

Autant qu’il a été difficile ce regard des autres sur moi, autant qu’il est maintenant nécessaire. C’est le regard de la société, les pressions de l’époque, mon éducation, la religion, les valeurs. Sans ce regard social critique, j’aurais pu être à neuf ans celle que j’aurais voulu être, c’est-à-dire une jeune fille dans un corps de garçon, et sans jugements. Cependant, la famille et la pression sociale était trop forte pour me laisser m’exprimer librement. Aujourd’hui ce regard demeure important pour défier les tabous et voir que j’ai progressé dans ma quête de soi.

 

Quelles femmes t’inspirent le plus, et pourquoi?

Beaucoup de femme m’ont inspiré, mais ma grande inspiration a été la femme que j’ai marié. C’est la première à qui j’en ai parlé. Ça a été mon premier coming-out. J’ai pu voir, chez elle, cette petite fille que je n’ai pas pu être. Cela m’a permis de le reconnaître et de m’aider à sortir de ma carcasse de gars. C’est beaucoup pour moi et je lui en suis très reconnaissante.

À mon sens, une femme inspirante est celle qui se fait avant tout respecter. Si elle ne l’est pas, elle prend alors les moyens pour y arriver. C’est une femme qui est authentique et qui montre aussi sa vulnérabilité. Celle qui se veut égalitaire et non supérieure, qui ne s’oublie pas avant tout comme femme, en ne se laissant pas dicter ce à quoi devrait ressembler son corps. Vive la femme dans sa diversité, celle qui aime ses poils et ses menstruations, participant à vouloir faire changer l’image de la femme dictée par la société. 

 

Quelle est la décision la plus difficile/importante que tu as dû prendre en rapport avec ton corps et ta perception de celui-ci?

Sans contredit celle d’avoir changé mon apparence physique d’homme à femme, en débutant premièrement un traitement hormonal en féminisation. Des résultats satisfaisants ont fait que mon corps a considérablement changé, mais l’angoisse du refus de mon sexe assigné à la naissance était encore plus intense. L’intervention chirurgicale en réassignation de genre par vaginoplastie m’a donc été proposée. Une fois les craintes dissipées, j’ai eu recours à l’intervention. Aussi, la décision de ne pas avoir recours à des soins esthétiques, de respecter le naturel de ma physionomie et d’apprendre à aimer ma petite poitrine sans implants mammaires a été un bon choix. Je m’en suis seulement tenu aux effets hormonaux.

 

Pourquoi, selon toi,  la société accorde t-elle une valeur aussi importante aux standards de beauté moderne et plus spécifiquement au corps de la fxmme?

Il me semble important de mentionner “standards de beauté moderne”, car ils ne correspondent pas à ceux de d’autres époques. J’ai connu ceux des années 50 en étant très jeune et ils me convenaient mieux que ceux d’aujourd’hui, qui sont très axés sur la peur du vieillissement chez la femme (en quête de cure de rajeunissement). J’accepte mal qu’il faut passer par des cliniques esthétiques pour faire transformer son corps, tout en enrichissant les compagnies de cosmétiques qui laissent croire à l’éternelle jeunesse. 

 

Quelle est la chose la plus cruciale pour une relation saine avec soi-même (corps et esprit)?

S’aimer soi-même, tel qu’on est, tout en acceptant certains changement afin de devenir une meilleure personne. Comprendre que de penser à soi en premier n’est pas un signe d’égoïsme.

 

Quand est-ce que tu te sens la plus belle? 

Je dirais que je me sens toujours belle. Mais quand ce n’est pas le cas, j’essaie de comprendre pourquoi et je finis par me rendre compte que ça ne vient pas de l’intérieur, mais plutôt du regard que l’on pourrait porter sur moi, donc je rectifie le tir. Autrement, je ne m’en sort pas. J’ai adopté cette attitude à partir du moment que j’ai fait mon coming out.

 

Pourquoi as-tu voulu participer à ce projet?

J’aime la mission: Womxnhood -the state or condition of being a womxn – womxn considered collectively. Et qu’on me propose de participer au projet fut pour moi un honneur, un geste d’inclusion sociale et une grande avancée à l’égard de la femme issue la diversité sexuelle et de genre et j’ajoute à cela, femme intergénérationnelle. 

Je me considère tellement chanceuse d’avoir fait ce grand changement à mon âge dans ma vie, alors que d’autres de ma génération décident de rester dans le placard. On a tendance à oublier la femme vieillissante, encore plus si elle est transgenre. Ma participation au projet comme femme de 70 ans témoignant de ma réalité me fait comprendre du même coup toute l’importance de mon rôle dans la société. C’est donc une grande opportunité que j’ai de pouvoir inspirer d’autres femmes. 

 

Comment a été l’expérience? 

Du moment que j’ai vu les clichés, j’ai sursauté. Je me suis trouvée vielle, mais d’une telle authenticité. Les images expriment bien ce que je suis. Il va sans dire que l’expérience vécue au projet comporte aussi le volet du tournage du vidéoclip de Safia Nolin, “Lesbian break-up song“, auquel j’ai participé. Je garde un très bon souvenir de ce tournage qui s’est fait dans la nudité la plus totale, l’authenticité et le respect. Autrement, je n’aurais jamais vécu un moment semblable: me sentir pleinement femme parmi d’autres femmes. L’image d’un corps à son état naturel auquel on a apporté une attention particulière et sans artifices demeure le reflet de l’âme. Je dis un grand merci à vous deux, Sara et Cassandra.