Chloé SB.

“J’ai un CV qui fait une dizaine de pages, j’ai été patiente en psychiatrie, j’ai dépensé plus de l’équivalent d’une hypothèque pour des soins en santé mentale, j’ai jadis été déscolarisée pendant un an parce que je me claquais une crise de panique dès que je sortais de chez moi, un ancien amoureux m’a déjà dit en regardant des photos de shooting, tu es toujours belle mais c’est difficile pour une belle fille d’avoir l’air intelligente.

NOM: Chloé SB.

ÂGE: 31

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La haine des filles comme moi 

 

« Ici, la subjectivité ne feint pas d’ignorer la turbulence intérieure, la part de doute, le désir de disparition. » 

France Théoret 

 

Une grande partie de ma vie, de ma tendre enfance jusqu’à ma vingtaine, j’ai bu l’immense haine du social envers les filles comme moi comme du petit lait. En bonne taureau avec une lune en vierge, en bonne cartésienne, j’ai pensé que pour m’approprier cette haine, la déplacer, il fallait que je la comprenne. Alors j’ai écrit des livres où la haine de soi était une cible à interroger. Cette haine, je l’ai aussi étiolée à l’université. Bien sûr, il y a d’autres lieux à investir, à rêver que l’université mais je continue quand même d’y croire, à l’université pour celles qui rushent, pour les suicidaires, les endettées, les racisées, les filles d’alcooliques, les filles aux dents croches. L’université pour celles dont les corps sont si peu vus comme capables d’excellence. L’université, pour les filles comme moi, comment y être sans qu’on ne capitalise sur notre marginalisation afin de se créer un capital symbolique de la diversité ? Comment y parler en notre propre nom sans qu’on nous victimise, qu’on nous couve, comment être nous sans qu’on nous accuse d’être too much avec nos histoires de marde ? Je ne sais pas, mais il fallait que je me prouve que j’étais capable de le faire, habiter mon corps et que l’image qu’il me renvoie ne soit pas celui du drame constant. 

 

Dans une table ronde récemment, l’artiste visuel Stanley Février a dit quelque chose comme qui a un corps noir doit toujours faire mieux avant de devenir réel. Suis-je enfin devenue réelle, je ne sais pas. Je me bats d’abord contre moi, contre mes propres injonctions à me trouver laide, conne, frivole. Indigne. Être overachiever est une façon comme une autre de gérer ses pulsions suicidaires. J’accumule ainsi les diplômes, les articles, les livres, les colloques. J’ai un CV qui fait une dizaine de pages, j’ai été patiente en psychiatrie, j’ai dépensé plus de l’équivalent d’une hypothèque pour des soins en santé mentale, j’ai jadis été déscolarisée pendant un an parce que je me claquais une crise de panique dès que je sortais de chez moi, un ancien amoureux m’a déjà dit en regardant des photos de shooting, tu es toujours belle mais c’est difficile pour une belle fille d’avoir l’air intelligente. Josée Yvon a dit que les femmes sont violées dans leur tête, quand ce n’est pas dans leur corps.

 

Ces jours-ci, j’ai l’impression que ce qui me tient, que ce qui m’aide à comprendre ma haine est un amour découvert tardivement, vers la fin de ma vingtaine. Alors que les amantes, les amants vont et viennent, j’ai toujours cru que c’était la littérature, l’amour de ma vie. Mais je découvre que l’amour que je ressens, tout comme la haine qui m’habite, est inépuisable. Qu’il peut atterrir partout. C’est ainsi que je me suis découvert un amour du mouvement. En me déployant, j’agite les souvenirs, les traumas, les assignations. Quand je me mets la tête à l’envers, du cœur à ma gorge déployée, du sexe à la tête, je vois comment mes émotions se déplacent. Quels nouveaux souvenirs est-ce que je peux appliquer sur mon corps usé à refaire toujours les mêmes erreurs ; au travers des répétitions, j’aspire à des nouveaux patrons, à des recommencements. J’adore mettre mes doigts en kali mudra, pointer vers le ciel, tendre tout mon corps, devenir une flèche et ensuite tout relâcher, dos droit, mon ventre qui frôle mes cuisses, où est ma tristesse maintenant, que fait-elle ? Je crois que rien ne s’évacue complètement, dans le mouvement, mais je pressens que tout peut se déplacer. 

Je sais que c’est un privilège, avoir un corps, une énergie qui me permettent de bouger, d’y trouver une joie vaste. Ce n’est pas donné à toutes et dans mon cas, ce n’était pas gagné d’avance. Par sursauts, durant certains moments, une honte, une haine de moi me reviennent avec une fulgurance que j’essaie d’égarer. Je sais que de ma haine je peux encore mourir, que je pourrai toujours en mourir si je ne continue pas à trouver des sorties de secours. Ça coince parfois mais je continue à apprendre. Je continue à me déplier. It is not easy to name our pain, to make it a location for theorizing, a écrit bell hooks. No, indeed, it’s not easy, mais aujourd’hui plus que jamais et sans doute moins encore que demain, je pense que c’est la connaissance qui sauve les filles comme moi ; une connaissance qui passe par les théories, toutes les théories, par l’écriture mais aussi une connaissance qui passe par le corps, par ce qu’il connaît parfois d’avance sur nos propres émotions. Ce qu’il connaît de nous à notre insu, qui peut se dégager lorsqu’on le fait craquer aux bons endroits. Alors chaque jour, je pogne mon bike, je fais des asanas, je vais courir, j’essaie de danser et je me sens très jeune à l’école de la non haine de soi.