Ariane – The effects of abortion grief

”Bébé, je veux que tu saches que je t’ai aimé, que je t’aime et que cette décision a été la plus difficile de ma vie.”

NOM: Ariane

ÂGE:  26

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J’ai communiqué avec le père de mon enfant. Cet enfant qui grandit dans mon bas ventre. Cet enfant qui a été créé à l’autre bout de l’océan. Cet enfant dont le père est un ami d’enfance, retrouvé 14 ans plus tard. Une histoire romantique penserez-vous ? Plutôt, je dirais, une histoire douloureuse, que je traine dans mes entrailles depuis un an et demi maintenant. Cet enfant qui ne verra jamais la couleur du ciel et les joies de l’odeur de l’air salin de bord de mer. Le père considère que je suis sa mort à l’autre bout de l’océan. Il m’explique qu’on meurt un peu tous les jours. Il m’éclaircit sa pensée : quand je dis que tu es ma mort lointaine je veux dire que de l’autre côté d’un océan j’ai dû dire au revoir à quelque chose, et que c’est normal vu les circonstances. Certains planifient leurs grossesses, d’autres se font prendre par surprise. Certains diront que c’est irresponsable. C’est plutôt ce dernier discours que j’ai entendu de mes proches. Malheureusement.

Cet avortement, ce ne fut pas un choix facile.

J’ai vingt-six ans, je suis diagnostiquée bipolaire depuis maintenant trois ans. Cela fait deux ans que je suis médicamentée par des régulateurs d’humeurs et des antipsychotiques. Parce que oui, j’ai fait une manie, et un an plus tard une hypomanie (ça, c’est comme une prépsychose qui te permet bien souvent de te sauver de la manie si on apprend à reconnaître les signes précurseurs). N’ayez pas pitié de ma situation. C’est génétique. On s’y fait… ou plutôt on l’intègre dans notre quotidien.
Mais là où je veux en venir, c’est que ses petites pilules qui sauvent mon quotidien et qui le rendent plus régulier et stable, bien, ils ont endommagé mon enfant. Bien sûr, il est possible d’avoir des enfants en étant bipolaire me direz-vous, mais les grossesses doivent préférablement être planifiées et les traitements médicamenteux peuvent être modifiés pour conserver un état stable chez la mère et une bonne santé chez l’enfant. Voyez-vous, les trois types de médicaments que je prends matins et soirs, et bien, deux de ses trois endommagent les fœtus dès les premières semaines de formation. Il ne sert à rien de les énumérer, c’est beaucoup trop douloureux, mais sachez que cette décision d’avortement a été prise en pleine conscience du bien-être de l’enfant. Oui à l’époque je n’avais pas de travail, oui j’avais un appartement à payer à moi seule, oui le père habitait dans un autre continent. Mais cet enfant, bien, il était dans mon corps, je l’ai senti grandir, je l’ai aimé dès que j’ai su à sept semaines que j’étais enceinte.
J’ai pris un bon mois pour réfléchir à tout ça, à me présenter aux urgences de mon institut psychiatrique pour enlever le dommage que ces pilules faisaient à mon enfant. Il était trop tard. Et maudit que tout le monde ne faisait que me rabâcher les oreilles que l’avortement était pour le mieux. Que c’était la seule solution.
Ce que j’en retiens c’est que je ne peux pas modifier le passé, je ne peux pas maudire les psychiatres de m’avoir donné ce type de médicaments, qui plus est m’a fait prendre 80 livres depuis deux ans. Je ne peux juste pas tourner mon dos contre mon état de santé mental. Mon équilibre en dépend.
Mon corps s’est modifié bien sûr. J’ai des marques sous les seins et le bas du ventre. Ce que j’aimerais de tout mon cœur est de penser que mes nouvelles courbes sont celles que mon enfant a laissées chez moi, que c’est la trace qu’il a laissée dans ma vie. Mais encore là, la vie me fout une claque dans la gueule, parce que ces traces sont signes encore une fois que pour être « comme les autres » je dois engloutir énormément de pilules par année pour réguler mes hauts trop hauts et mes bas beaucoup trop noirs pour y voir clair et que ce sont elles qui me font prendre du poids. J’aimerais aussi faire taire ses personnes mal placées qui me demandent à combien de semaines je suis ou qui me disent que ma robe de maternité est belle.
Il n’y a rien de plus douloureux que de ne pas porter un enfant « réel » présentement.
Bébé, je veux que tu saches que je t’ai aimé, que je t’aime et que cette décision a été la plus difficile de ma vie.