Alice Paquet

“J’ai commencé à m’automutiler et à faire des crises de panique vers l’âge de 15 ans. En troisième secondaire, on m’a hospitalisée parce que j’avais des propos suicidaires. C’est certain que la psychiatrie peut faire peur au début. Mais au fils du temps, la maladie mentale s’est révélée à être une source de sagesse inépuisable. Après chaque grande noirceur, je reviens au monde, enracinée, prête à lutter.”

NOM: Alice Paquet

ÂGE: 24

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La puberté est un passage obligé qui n’a pas à se faire dans le silence. J’aurais aimé qu’on me parle d’odeurs, de masturbation, de glaire cervicale. Qu’on me dise que je ne suis pas juste un incubateur. J’ai grandi en calculant tous les détails de mon corps parce qu’autour de moi, c’était fondamental pour une fille de le faire. À partir du moment ou j’ai eu  mes premières règles, une grande partie de mes angoisses étaient liées à ma fécondité. Il faut endosser la charge mentale de nos vies sexuelles. Ça devient “naturel” comme responsabilité. Très peu de partenaires se sont souciés de la contraception. C’était à moi à prendre la pilule. Après plusieurs tentatives (pilules, anneau, timbre, stérilet), j’ai décidé de tout arrêter parce que ça me rendait agressive. Mes règles étaient violentes. Collectivement, on a un gros travail à faire sur notre perception des menstruations.  L’école ou mes parents n’ont jamais considéré que c’était une raison suffisante pour m’absenter mais je souffrais sincèrement. Mon monde tournait autour de mon utérus. Et par rapport à la grossesse, ça n’a jamais été MES peurs, MES angoisses. On les projetait sur moi. Plus tard dans ma vie, j’ai appris à connaître mon cycle menstruel, à porter attention aux changements, aux différentes phases et quels rôles elles jouaient dans mon quotidien. La texture, la couleur, l’odeur. Je me permets de longues périodes de repos quand je suis menstruée. Il y a plusieurs facette de ma vie ou je laisse encore tomber mon corps, mais je m’offre la trêve en ce qui attrait à ma santé sexuelle. 

La première fois qu’un garçon a mis sa main dans mes bobettes, il m’a dit que j’allais devoir me raser pour qu’on aille plus loin. La sexualité s’est révélée à être pour moi un territoire d’émancipation, c’est par là que mon féminisme a pris forme. Au fur et à mesure que la puberté avançait, que mon corps se transformait, je n’avais pas de réponses. J’ai fait l’amour pour la première fois à 15 ans. Il n’était pas question pour moi d’attendre. J’étais curieuse. Je n’ai pas eu d’éducation sexuelle. Ça a mijoté dans ma tête, c’était devenu viscéral. J’ai accumulé de la colère. Je voulais que ce soit fait. En fait, je ne savais même pas quelles questions me poser. Le sexe est une voie parmi d’autres pour arriver à se sentir bien et épanouie. Mon bien-être psychologique et physique y passe aujourd’hui, pas par la performance, mais par l’exploration. Lorsque j’ai commencé à m’affirmer, à communiquer mes désirs, mes besoins, quelque chose s’est apaisé à l’intérieur de moi. Expliquer à mes partenaires sexuels qu’est-ce qui me fait sentir bien, de quelles façons j’aime être touchée. 

Je me suis sentie désemparée et humiliée quand un chroniqueur d’une radio de Québec a sorti la nouvelle comme quoi j’avais été travailleuse du sexe. De jour au lendemain le monde entier avait accès à mon intimité. La putain, on la veut dans notre lit, pas à notre table. On a pas nécessairement envie de parler de la pute heureuse, le puritanisme du patriarcat se rattache à l’idée de la femme au fond du baril parce que ca les rassure. Et de conclure qu’une femme peut disposer de son corps comme elle veut, pour l’argent ou pour le plaisir, ça passe un message comme quoi ce n’est  pas à l’extérieur du monde de décider pour nous. Si ce n’avait pas été de ma famille, je me serais permise de scander à quel point le travail du sexe m’a libérée. Je n’ai jamais eu honte d’avoir été une pute. J’ai aimé mon travail plus que n’importe quelle job que j’ai eue dans ma vie. Le dégoût, le jugement et l’aversion que la société porte à notre égard nous contraint à ne pas le dire trop fort. Mon féminisme passe par la liberté de corps. Le voile, la chirurgie plastique, le maquillage, le cul, le poil. Mélodie Nelson c’est la maman des putes au Québec. C’est mon repère. Parmi les féministes qui m’inspirent le plus, je dirais Zoë Ligon et Karley Sciortino, deux femmes qui représentent vraiment bien le sexpositivity, une branche du mouvement féministe dans laquelle je me reconnais énormément. Je me suis sentie super forte dans cette phase très poignante de ma vie, mes deux années dans le travail du sexe ont été très significatives. 

Mon corps a beaucoup changé en 10 ans. Je suis cocaïnomane, sobre depuis plus d’un an. C’est mon démon, je ne vais jamais cesser d’en avoir peur.  En fonction des sevrages, je pouvais gagner et perdre jusqu’à 20-30 livres à chaque hospitalisations. Mon image m’obsède depuis que je suis toute petite. À cinq ans, j’ai eu l’opération pour recoller mes oreilles (otoplastie)et je me rappelle la tourmente que ça avait créée chez-moi, je me revois gratter mes points de suture en-dessous de mon bandage sur la tête. Je me trouvais belle, ça ne faisait pas de sens qu’on m’oblige à changer une partie de moi que j’aimais. J’ai grandi en estimant la chirurgie esthétique non pas comme une option, mais comme un passage presque indispensable pour se trouver belle. Cette perspective m’habite, je cherche fort à faire la trêve avec mon corps. C’est pour ça que je ne juge pas celles qui décident de passer sous le bistouri. J’ai toujours tout calculé parce qu’autour de moi c’était comme ça. C’est vraiment long à déconstruire. Blépharoplasties, liftings du visage, augmentations mammaires, injections de botox, tous les poils du corps au laser ou à l’électrolyse, orthodontie. J’ai développé des troubles alimentaires à force de me faire critiquer quand je remplissais trop mon assiette. Je crois avoir repris un peu de pouvoir sur mon corps mais je pense souvent à me faire faire des injections au visage. 

J’y repense aujourd’hui, je me dis qu’on aurait pu éviter la chute. Ma grand-mère était bipolaire. Tout le monde le savait sauf moi. J’ai commencé à m’automutiler et à faire des crises de panique vers l’âge de 15 ans. En troisième secondaire, on m’a hospitalisée parce que j’avais des propos suicidaires. C’est certain que la psychiatrie peut faire peur au début. Mais au fils du temps, la maladie mentale s’est révélée à être une source de sagesse inépuisable. Après chaque grande noirceure, je reviens au monde, enracinée, prête à lutter. On nous dit souvent que nous ne sommes pas notre maladie mentale. Je ne suis pas d’accord. Mon trouble de la personnalité limite respire avec moi, il est toujours là, je me suis acharnée à le chasser. Il ne m’a jamais épargnée.  J’ai pris du temps à me résilier à prendre toute cette médication, accepter que j’allais devoir être suivie toute ma vie. En colère contre ma génétique. Contre ce silence dévastateur dans lequel j’ai grandi. L’automutilation a été une façon pour moi de dire au monde: “j’en veux plus. C’est trop compliqué.”

Je défais les noeuds, je désapprends. Je m’écoute. Je me pratique. Je ne veux plus  me sentir sale. Quand je ris je me trouve belle. Je ris fort, à gorge déployée. La beauté se trouve dans la sincérité d’un rire, je l’ai appris quand je suis allée passer quelques mois à Pessamit, une communauté Innue sur la Côte-Nord. Aujourd’hui je ris tout le temps. Ça ne me prend pas grand chose pour m’émerveiller.

C’est une petite révolution de poser nue, sans maquillage, sans retouche. Je n’ai jamais connu de corps cicatrisés ailleurs qu’en psychiatrie Si j’ai accepté de faire parti de ce projet, c’est pour légitimer les corps comme le mien. À toutes les fois que j’ai publié une photo de moi sans manches longues, on m’écrivait pour me demander de mettre des TW (Trigger warnings) ou mes publications étaient supprimées. Je porte des manches longues, même l’été, même quand il fait 40degrés. Je pense souvent à les faire recouvrir par des tattoos mais j’ai peur de perdre une partie de moi. Comme si maintenant ça fait partie de qui je suis.